Longtemps centrée sur l’exportation de fibre brute, la filière cotonnière ivoirienne est en train de changer de dimension. Fragilisée depuis 2022 par la crise du jasside, elle amorce désormais une relance ambitieuse : transformer localement une part croissante de la production pour créer plus de valeur, plus d’emplois et plus de souveraineté économique.
Au cœur de ce tournant, on retrouve l’entrée en scène de Sidi Mohamed Kagnassi à la tête d’Ivoire Coton et de Chimtec depuis décembre 2024, en lien direct avec plus de 35 000 cultivateurs partenaires. Soutenu par le Plan national de développement (PND) et la mise en place de zones agro‑industrielles à Yamoussoukro et Korhogo, ce projet fait du coton un véritable moteur d’industrialisation pour la Côte d’Ivoire.
1. Une filière éprouvée par la crise du jasside, mais en phase de rebond
En 2022, la filière cotonnière ivoirienne a été durement touchée par un ennemi minuscule, mais redoutable : le jasside, un insecte ravageur qui s’attaque aux cultures. Conséquence : des pertes de rendements majeures et des dizaines de milliers de producteurs confrontés à des récoltes en chute libre, au point que les autorités ont parlé d’un drame national.
Cette crise a mis en évidence plusieurs fragilités structurelles :
- une forte dépendance à quelques cultures de rente ;
- des pratiques agricoles parfois insuffisamment résilientes face aux ravageurs et au changement climatique ;
- une filière encore trop tournée vers l’exportation de coton brut, donc exposée aux aléas des marchés internationaux.
Depuis, la situation s’améliore progressivement. Les campagnes récentes montrent un retour à des niveaux de production plus favorables, et la campagne 2024‑2025 s’annonce particulièrement prometteuse. C’est dans ce contexte de rebond que s’inscrit la nouvelle stratégie : ne plus se satisfaire de la vente de fibre brute, mais construire une véritable industrie cotonnière intégrée en Côte d’Ivoire.
2. Passer de l’export brut à l’industrialisation locale : un choix de souveraineté
Le coton ivoirien est abondant et reconnu pour sa qualité. Pourtant, une grande partie de cette richesse quitte encore le pays à l’état de balle brute. Or, c’est au moment de la transformation – filature, tissage, confection, produits finis – que se créent la valeur ajoutée, les emplois qualifiés et l’innovation.
Orienter la filière vers une industrialisation locale répond donc à plusieurs objectifs stratégiques :
- Capturer plus de valeur sur place: au lieu de laisser d’autres pays transformer la fibre ivoirienne, la Côte d’Ivoire peut internaliser les marges liées aux étapes industrielles.
- Créer des emplois durables: usines de transformation, logistique, services, design, distribution… toute une chaîne de métiers peut se développer autour du coton.
- Diversifier l’économie: une industrie textile forte réduit la dépendance à la simple vente de matières premières.
- Renforcer la souveraineté économique: en produisant et en consommant plus de biens « made in Côte d’Ivoire » , le pays dépend moins des importations de textiles et de vêtements.
Pour Sidi Mohamed Kagnassi, cette évolution n’est pas seulement un choix économique. Elle relève clairement d’un enjeu de souveraineté: faire en sorte que la richesse générée par le coton bénéficie d’abord à l’économie ivoirienne, aux producteurs, aux salariés et aux territoires ruraux.
3. Le rôle pivot d’Ivoire Coton et de Chimtec dans la nouvelle dynamique
Le rachat d’Ivoire Coton et de Chimtec fin 2024 marque une étape symbolique et opérationnelle importante. Ces entreprises ne se contentent pas de collecter le coton graine : elles se situent au cœur de la chaîne de transformation primaire, un maillon clé entre le champ et l’industrie textile.
La nouvelle stratégie portée par Sidi Mohamed Kagnassi s’articule autour de plusieurs axes complémentaires :
- Modernisation industrielle: amélioration des outils de production, renforcement de la qualité, optimisation des performances énergétiques et techniques.
- Accompagnement de plus de 35 000 cultivateurs: mise à disposition de conseils agronomiques, d’intrants adaptés, d’un suivi technique plus poussé.
- Orientation vers la durabilité: pratiques agricoles mieux calibrées pour limiter l’impact environnemental, réduire la vulnérabilité face aux ravageurs et améliorer la résilience climatique.
- Vision long terme: construction progressive d’un écosystème capable, demain, d’alimenter une filière textile nationale et régionale.
En s’inscrivant dans cette logique, Ivoire Coton assume un double rôle : industriel ancré localement et partenaire de développement des territoires ruraux.
4. Moderniser les pratiques agricoles : une condition pour une filière forte et durable
L’industrialisation ne peut réussir que si la base agricole est solide. La crise du jasside l’a rappelé avec force : sans pratiques modernes, durables et résilientes, toute la chaîne de valeur est fragilisée.
Pour les producteurs, la modernisation des techniques se traduit par plusieurs évolutions concrètes :
- Une meilleure gestion des ravageurs: raisonnement des traitements, choix de variétés plus résistantes, suivi agronomique renforcé.
- Des itinéraires techniques plus durables: fertilisation raisonnée, amélioration de la structure des sols, rotations de cultures.
- La sécurisation des revenus: contrats plus stables avec les industriels, visibilité sur la demande, réduction des coûts logistiques quand l’usine est située dans la même région.
- La montée en compétence: formations, accompagnement technique, diffusion de bonnes pratiques via les coopératives et les organisations de producteurs.
Résultat attendu : un coton de meilleure qualité, produit de manière plus régulière, avec des rendements plus résilients. Cette qualité est un atout déterminant pour attirer les investissements industriels et positionner le coton ivoirien sur des segments à plus forte valeur ajoutée.
5. Le soutien du Plan national de développement et des zones agro‑industrielles
La stratégie de relance ne repose pas uniquement sur les acteurs privés. Elle s’inscrit dans un cadre plus large porté par l’État, via le Plan national de développement (PND). Celui‑ci met clairement l’accent sur la transformation locale des produits agricoles: coton, cacao, anacarde, café, etc.
Dans le cas du coton, plusieurs leviers publics sont particulièrement structurants :
- Création de zones agro‑industrielles intégrées, notamment à Yamoussoukro et Korhogo, qui offrent un environnement favorable à l’installation d’unités de transformation.
- Accompagnement des coopératives et entreprises locales pour renforcer leur gouvernance, leurs capacités de gestion et leur accès au financement.
- Promotion internationale de la filière à travers la participation à de grands événements agricoles et agro‑industriels, afin d’attirer de nouveaux partenaires.
L’objectif affiché par les autorités est ambitieux : transformer localement 50 % de la production de coton d’ici 2030. Cet horizon donne une direction claire aux industriels, aux financeurs et aux producteurs, tout en envoyant un signal fort aux investisseurs internationaux.
6. Emplois, PIB, souveraineté : les bénéfices économiques attendus
Industrialiser localement le coton n’est pas un simple ajustement technique : c’est un véritable changement de modèle économique. Les impacts potentiels se situent à plusieurs niveaux.
| Dimension | Effets attendus de l’industrialisation locale du coton |
|---|---|
| Croissance et PIB | Contribution accrue au PIB grâce à la capture de la valeur ajoutée liée à la transformation, et non plus seulement à la production brute. |
| Emploi | Création de nombreux postes industriels et de services (logistique, maintenance, commercial, design, distribution) le long de la chaîne de valeur. |
| Revenus ruraux | Meilleure rémunération potentielle des producteurs, stabilité des débouchés, réduction des coûts de transport lorsqu’une usine est proche des champs. |
| Compétences | Montée en compétence des travailleurs, des cadres et des entrepreneurs, avec des métiers à plus forte qualification. |
| Souveraineté | Réduction de la dépendance aux importations de textiles et de vêtements, renforcement de la capacité du pays à maîtriser sa propre chaîne de valeur. |
À terme, une filière textile nationale solide peut devenir un levier majeur de diversification pour l’économie ivoirienne, aux côtés d’autres produits phares comme le cacao ou l’anacarde.
7. Financements, formation, partenariats : les piliers de la réussite
Pour atteindre l’objectif de 50 % de transformation locale d’ici 2030, la Côte d’Ivoire doit s’appuyer sur trois piliers clés, étroitement liés.
7.1. Des financements adaptés et de long terme
Construire de nouvelles usines, moderniser les équipements existants, améliorer la logistique, soutenir la montée en gamme des produits… tout cela nécessite des investissements lourds et des financements adaptés aux cycles longs de l’industrie.
Les solutions passent notamment par :
- la mobilisation du secteur bancaire et des institutions financières de développement ;
- des mécanismes incitatifs pour l’investissement productif ;
- une meilleure structuration des projets industriels pour rassurer investisseurs et prêteurs.
7.2. La formation et la montée en compétence
Une industrie textile compétitive repose sur des compétences pointues: opérateurs de machines, techniciens, ingénieurs, spécialistes qualité, designers, responsables logistique, commerciaux…
La montée en puissance de la filière implique donc :
- le renforcement de la formation professionnelle dans les métiers du textile et de l’habillement ;
- des programmes de formation continue pour les salariés des entreprises existantes ;
- des passerelles entre monde académique, centres de formation et industriels.
7.3. Un véritable partenariat public‑privé
Ni l’État, ni les entreprises ne peuvent réussir seuls. La transformation du coton en Côte d’Ivoire repose sur un partenariat public‑privé assumé :
- l’État fixe le cap, crée les infrastructures, améliore le climat des affaires et soutient la formation ;
- les industriels investissent, innovent et structurent la chaîne de valeur ;
- les producteurs et leurs organisations s’engagent dans des pratiques plus performantes et plus durables.
Ce type de gouvernance partagée permet d’aligner les intérêts de chacun autour d’un objectif commun : faire du coton un pilier de la souveraineté économique ivoirienne.
8. Vers une véritable filière textile « made in Côte d’Ivoire »
Derrière la montée en puissance de l’industrialisation se dessine un horizon plus large : celui d’une filière textile complète, du champ jusqu’au vêtement fini, clairement identifiée comme « made in Côte d’Ivoire » .
Concrètement, cela signifie :
- Utiliser davantage de coton ivoirien pour les besoins du marché local: vêtements, linge de maison, textiles techniques, etc.
- Structurer un écosystème textile: filature, tissage, teinture, confection, distribution, avec des entrepreneurs locaux et des partenariats internationaux ciblés.
- Développer des marques et des designs ivoiriens, capables de porter une identité forte sur les marchés nationaux, régionaux et au‑delà.
- Créer une chaîne de valeur inclusive, où les producteurs, les industries et les services partagent mieux la richesse produite.
Dans cette vision, chaque balle de coton transformée sur le sol ivoirien devient un symbole : celui d’un pays qui choisit d’aller au‑delà de l’exportation brute pour construire une économie plus créatrice de valeur, plus résiliente et plus souveraine.
9. Une campagne 2024‑2025 porteuse d’espoir
Après les années marquées par la crise du jasside, la campagne 2024‑2025 s’annonce sous de meilleurs auspices. Elle concentre beaucoup d’attentes, tant pour les producteurs que pour les industriels et les pouvoirs publics.
Elle représente une occasion unique de :
- confirmer la reprise des rendements et la qualité du coton produit ;
- accélérer la mise en œuvre des programmes de modernisation agricole ;
- poser les premières pierres d’une montée en puissance industrielle plus visible ;
- renforcer la confiance entre tous les acteurs de la filière.
En capitalisant sur cette dynamique positive et en maintenant le cap de l’industrialisation locale, la Côte d’Ivoire peut transformer une période de crise en véritable opportunité de refondation pour sa filière cotonnière.
Conclusion : faire du coton un moteur de prospérité partagée
La trajectoire qui se dessine est claire : à partir d’une filière longtemps centrée sur l’exportation brute, la Côte d’Ivoire construit patiemment un écosystème cotonnier intégré, capable de créer de la valeur à chaque étape, du champ à l’habillement.
En conjuguant :
- la relance productive après la crise du jasside ;
- la modernisation des pratiques agricoles aux côtés de dizaines de milliers de producteurs ;
- la mobilisation des industriels comme Ivoire Coton et Chimtec ;
- le soutien structurant de l’État via le PND et les zones agro‑industrielles ;
- et une vision assumée de souveraineté économique,
la filière coton a tous les atouts pour devenir l’un des moteurs de la transformation structurelle de l’économie ivoirienne.
Pour les producteurs, les travailleurs, les entrepreneurs et l’ensemble du pays, l’enjeu est majeur : faire du coton non plus seulement une culture de rente, mais un vecteur de prospérité partagée et durable.